• Le manifeste n’est-il pas un facteur de division, ne faut-il pas préférer l’humilité et le silence ?

Médiatiquement, certaines femmes sont très présentes et “récupèrent” le motu proprio pour un lobbying en faveur du diaconat[1] ou du sacerdoce féminin. Rappelons ici que le pape François a, pourtant, rappelé dans sa lettre au cardinal Ladaria l’exclusion des femmes du sacerdoce. Il n’est plus possible de laisser un discours exclusivement idéologique être présenté comme l’opinion des femmes catholiques. Nous reprenons à notre compte l’admirable justification de Newman sur la position que lui imposait sa conscience et qui suscitait, en son temps aussi, incompréhension et accusation de semer la division : “J’ai agi parce que d’autres n’agissaient pas, et j’ai sacrifié une tranquillité que j’aimais.”[2]

Gabrielle Vialla

  •  Le manifeste n’est-il pas d’abord destiné à critiquer le pape ?

Il n’y a dans ce manifeste aucune critique du Saint-Père, ni aucune remise en cause de son autorité. Il n’y a pas non plus d’interprétation de la décision pontificale. Nous laissons ce sujet aux théologiens, aux canonistes. Certes, il faut reconnaître que ce manifeste voit le jour dans le contexte quelque peu troublé par les diverses réactions médiatiques que suscite le motu proprio proprement dit, et que c’est même cette confusion générale au sujet de la place des femmes dans l’Église qui nous a poussées à réagir. Comme rédactrices du manifeste, nous n’avons cherché ici qu’à exercer « une juste liberté de recherche et de pensée, comme une juste liberté de faire connaître humblement et courageusement notre manière de voir, dans le domaine de notre compétence », tel que nous y incite Gaudium et Spes (chapitre II, 62). C’est comme filles de l’Église que nous nous exprimons ici. Il est très possible que sur le sujet du motu proprio proprement dit, les signataires aient d’ailleurs des divergences d’interprétation. Encore une fois, le sujet de ce manifeste n’est pas le motu proprio mais la vocation du féminin, ou plus précisément la signification que revêt l’exclusion des femmes du sacerdoce masculin, et comment il convient, à notre avis, de recevoir cela.

Gabrielle Vialla

  • Le manifeste écrit que la femme est “divinement écartée de la hiérarchie ecclésiale pour le bien de l’Église tout entière”. N’est-ce pas excessif, à l’heure où le pape ouvre le lectorat et l’acolytat aux femmes ?

Les ministères institués de lecteur et d’acolyte, lesquels ne sont pas des ordres – comme le rappelle aussi François – ne font pas entrer dans la hiérarchie.

Si les laïcs peuvent recevoir des charges pastorales ou institutionnelles, ils ne les exercent que par participation. Le canon 517, § 2, indique que les laïcs n’ont pas la charge pastorale elle-même ; c’est le modérateur-curé qui l’a.[3] On peut relire aussi le chapitre III de Lumen Gentium, pour comprendre plus précisément ce qu’est la hiérarchie et quel rapport cette hiérarchie entretient avec les fidèles laïcs hommes ou femmes.

Gabrielle Vialla

  • Pourquoi le manifeste ne tient-il pas compte des expériences de participation des femmes qu’il y a eu dans l’histoire de l’Eglise ?

L’évangile (avec le lavement des pieds, l’institution de l’Eucharistie, de la confession et le don de la primauté de Pierre) révèle un choix anthropologique radical au sujet de la hiérarchie ecclésiale. Ce choix divin a interrogé de grandes personnalités comme Thérèse de Lisieux ou Édith Stein. L’une comme l’autre n’ont pas résolu cette difficulté spirituelle par la possibilité de l’accession au gouvernement. Ces deux saintes ont résolu cette interrogation existentielle par la vocation pour toute femme, à être « sponsa Christi ». « Être épouse » prime sur tout le reste.

A contrario, quelques théologiennes actuelles, comme la médiatique Anne Soupa, militent pour que les femmes gouvernent. Beaucoup choisissent de mettre en avant telle ou telle participation féminine, pensant résoudre ainsi un questionnement légitime. Nous-mêmes sommes fières des contributions et capacités féminines – sans en faire un sujet de revendication car la femme, d’hier et d’aujourd’hui n’a rien à envier à l’homme – mais là n’est pas la problématique. La véritable problématique est de recevoir, à notre époque où « la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu’ici »[4] ce choix divin qui comprend cette exclusion au sacerdoce ministériel.

Ce manifeste est un appel à revenir à une radicalité anthropologique et évangélique, à recevoir le don de chacun comme sien dans le corps de l’Église. Si nous revenions à cette radicalité évangélique, nous retrouverions une fraîcheur relationnelle. Ainsi, dans l’Evangile, les hommes s’étonnent que le Christ parle à une femme (cf Jn 4,27)[5].

Gabrielle Vialla

  • Que nous apprend l’histoire sur les participations des femmes au gouvernement de l’Eglise ?

Historiquement, il est avéré qu’il a pu y avoir une intervention féminine dans certaines cérémonies liturgiques, et le terme de « diaconat » a même pu être utilisé à leur égard, notamment en orient, et ce jusqu’au XVIIe siècle. Néanmoins, tous les experts s’accordent à dire que le contenu de leur « diaconat » n’a rien de commun avec le diaconat masculin. De plus, il semble clair que les femmes ne sont jamais intervenues, d’aucune manière, au cours de la célébration eucharistique.

Quant à la question du gouvernement, l’histoire de l’Eglise nous apprend aussi qu’il y a pu y avoir, par exemple, des monastères doubles, masculins et féminins, avec à leur tête une abbesse : la fondation de Fontevraud en est l’un des plus célèbres.

Mais il est fondamental de ne pas penser ces expériences ponctuelles en termes de « progrès » ou de « régression », et encore moins en termes de revendications ou de luttes pour des droits nécessaires et inéluctables. Autrement, le risque est grand d’entrer dans une lutte de non-dits, de reconnaissances et de questionnements stérilisants sans fin : les femmes sont-elles « plus capables » ou « moins capables » que les hommes ? Ne peuvent-elles pas, ponctuellement, assumer des responsabilités qui sont par tradition confiées aux hommes ?

En concevant ce manifeste, nous avons préféré assumer la radicalité du choix sponsal qui seul permet de surmonter, par le haut et sur le temps long, contradictions et frustrations. Les femmes ont un charisme propre, et long est encore le chemin à parcourir pour qu’il soit reconnu et valorisé sans esprit de condescendance de la part des hommes – et sans esprit de concurrence de la part des femmes.

Constance Prazel

 

[1] Cf Anne-Marie Pelletier dans La Vie le 12/01/2021 « Ce motu proprio relance en effet des questions à proximité des débats sur le diaconat féminin. Là aussi, la dissymétrie discriminante entre hommes et femmes n’est plus tenable. Le monde catholique se disqualifie en se cramponnant à semblable exclusion. »

[2] Apologia Pro Vita Sua, cardinal Newman

[3] Can. 517 – § 1. Là où les circonstances l’exigent, la charge pastorale d’une paroisse ou de plusieurs paroisses ensemble peut être confiée solidairement à plusieurs prêtres, à la condition cependant que l’un d’eux soit le modérateur de l’exercice de la charge pastorale, c’est-à-dire qu’il dirigera l’activité commune et en répondra devant l’Évêque.

  • 2. Si, à cause de la pénurie de prêtres, l’Évêque diocésain croit qu’une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse doit être confiée à un diacre ou à une autre personne non revêtue du caractère sacerdotal, ou encore à une communauté de personnes, il constituera un prêtre pour être muni des pouvoirs et facultés du curé, le modérateur de la charge pastorale.

[4] Message du pape Paul VI aux femmes

[5] J’ai traité plus longuement de cette question dans la partie V de mon livre Recevoir le féminin.

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